Affiché ou ordinaire : quelle place pour le réemploi ? 

 

En Belgique, le recours au réemploi existe depuis plus longtemps qu’en Suisse. L’UC Louvain rapporte, avec malice, qu’il serait moins démonstratif qu’en Suisse. Les filières, les outils et le cadre sont effectivement bien installés, même si la pratique reste encore modeste. En Suisse, le réemploi nous apparait en revanche au travers de projets exemplaires, visibles, parfois manifestes.  

C’est peut-être le lot de toute pratique émergente : devoir s’afficher avant de se banaliser. Reste à savoir si cette mise en scène accélère réellement l’adoption du réemploi ou si elle risque au contraire d’en faire un langage architectural à part.  

On voit passer des projets suisses exemplaires qui exhibent le réemploi comme nouvelle grammaire de l’architecture. Est-ce que cela rend le réemploi désirable ? S’agit-il d’une catharsis nécessaire pour que la seconde-main du bâtiment imprègne sans fard l’architecture du quotidien ?  

Le réemploi a sans doute besoin, à ce stade, d’être montré, assumé, mis en scène. Mais cette vitrine à l’esthétisme disruptif convoie-t-elle son message de sobriété à l’heure où l’image est reine ?  

Au début du siècle dernier, Duchamp transformait un urinoir en œuvre d’art par la force du geste et d’un nom : Fontaine.  Un objet déclassé change de statut parce qu’il est montré, nommé, affiché. Il devient signe autant qu’objet.  

Au tournant du dernier millénaire, il y a eu l’effet Bilbao : un bâtiment singulier devient une attraction pour la ville entière et exacerbe sa visibilité. A l’opposé du standard, il s’agit d’un bâtiment-temple, non réplicable par définition, non seulement pour sa plastique singulière mais aussi pour le processus de projet hors-norme dont il est issu. 

 Un siècle après Duchamp, certains projets de réemploi semblent aujourd’hui emprunter à ces deux registres. Ils affichent une performance technique ou une requalification comme raison d’être esthétique. Mais cette mise en valeur singulière les rend-elle désirables ? Et le réemploi doit-il rester un geste, symbolique, non réplicable ou s’insinuer sans cri dans la pratique ordinaire ? 

 Les obstacles au réemploi sont rarement esthétiques. Pourtant, la manière dont il se raconte et se montre participe aussi à son adoption.  

On loue l’architecture suisse pour sa sobriété, son minimalisme en termes de symbolique esthétique, alors qu’ils renvoient souvent à des exemples bétonnés et lourds en ressources. C’est un amalgame sournois entre culture du bâti et préservation des ressources : une retenue formelle ne garantit en rien une économie de matière.  

Les exemples issus du réemploi devraient pouvoir porter cette étiquette de sobriété sans être taxés d’originaux, de disruptifs, voire de franchement moches – précisément parce qu’ils ne correspondent pas toujours aux codes dominants de la “bonne” architecture. On est loin de la répétition de l’élément chère à Snozzi.  

Alors faut-il présenter fièrement des totems du réemploi pour que la tendance imprègne, par des exemples spectaculaires, la pratique quotidienne de l’architecture ? A condition en tous cas de ne pas viser la couverture, mais le but : conserver et prolonger la vie de la matière bâtie.  

Le succès du réemploi ne sera pas d’occuper durablement les magazines. Son succès commencera le jour où il n’aura plus besoin d’y être.